2. Je pourrais raconter comment longtemps j'ai cru à la paralysie de ma mémoire : vingt ans passés hors de la France et que m'en restait-il ?
- Regarde bien, disait mon père, regarde bien, nous passons le canal de Suez !
J'avais sept ans, nous nous tenions debout sur le pont du bateau qui revenait de Cochinchine, l'eau en bas était loin, je me sentais perdue, perchée et minuscule.
J'ai oublié Suez, le canal important, je n'ai gardé que l'injonction, qui était de ne pas oublier, la sensation de ma hauteur au-dessus de la mer, l'inquiétude. Comment ne pas tomber ?
Je garde des images.
Contrairement à ma croyance, lorsque je vérifie elles sont toutes là.
Toutes, je ne sais pas, mais nombreuses, c'est certain, de plus en plus nombreuses au fur et à mesure que je tâte le sol de ma canne d'aveugle, le sol de ma maison secrète.
Je pourrais raconter que j'écrivis longtemps avec des lettres transparentes, comme celles des pâtes qui servent aux potages.
Et puis un jour, j'ai dit des mots avec ma voix, j'ai fait des gestes avec mon corps, nous jouions du théâtre, du moins nous apprenions, chaque partie de moi devenue clairvoyante.
J'inventais le réel :
Agathe à coeur de Cristobal.
Or la cristobalite est au coeur de l'agate.
Ou bien je retrouvais ce que j'avais peut-être, un jour ancien, appris.
J'écrivais Cappadoce, et je savais au même instant, moi qui ne savais rien, où était Cappadoce.
Au bord de la mer Noire.
3. Le puzzle existait, j'espérais peu à peu replacer ses morceaux. Éparpillés par quel effroi ?
Si on me demandait, tant d'années à écrire, est-ce bien raisonnable ? je pourrais essayer de répondre, expliquer.
J'ai le goût de la date et le sens de la dette, je suis là pour porter témoignage.
Notre quête cessera quand nous arriverons d'où nous étions partis, sachant le lieu pour la première fois.
A l'évidence écrire est un retour, un supplément à un voyage.
C'est pourquoi j'aimerais, pour l'occasion, m'appeler d'autres noms.
Ou prendre un autre sexe. « Je suis un homme. »
C'est ce que dit Isé, je suis un homme, Isé qui rit, qui aime son mari comme on aime une femme.
Ce moment de ma vie, j'ai à peine eu le temps, je regardais ailleurs, il y avait, il y avait.
Le reconstituer ? Agendas, lettres, témoignages ? Ou le traquer ? Ou bien me perdre dans ses traces ?
Procéder autrement. Pour commencer biffer, m'intérresser à autre chose.
Je me dis rester calme, les mots dedans, les gens dehors, voilà mon flux. Encore plus calme. Surgit le mot sauvé, épars mais rassemblé.
Mémoire lacunaire ou mémoire absolue, je voyage à l'envers pour retrouver la mer.
4. « Il faut te dire, Boris, je n'aime pas la mer », écrivait Marina à Boris Pasternak.
Elle séjournait pourtant au bard de l'océan, à Saint-Gilles-sur-Vie.
Venue là de Paris, pour passer des vacances ?
Elle déjà exilée, que venait-elle chercher au sud de Noirmoutier ?
Dans ce bourg qui s'appelle à présent Saint-Gilles-Croix-de-Vie, «dénué de panache, buissons, sables et croix », elle court voir si la Vie remonte au redescend.
La Vie est la rivière.
On dit parfois : la vie est un long fleuve.
Lorsqu'on est en Bretagne elle est plutôt la mer qui arrive et repart, qui dénude la terre, qui la transforme en sol de lune, puis qui revient, qui la recouvre.
Les yeux l'identifient quand elle a disparu, identifie le manque d'elle, à cause des presqu'îles et des îles bleutées qui marquent sa limite, ou le début du ciel.
La mer, dit Marina, elle est insurmontable et humiliante.
« ... la dictature, Boris, et la fierté blessée. »
En attendant qu'elle revienne, ce qui semble jamais, la vase a pris la place, elle miroite comme l'eau.
Quelques rochers très noirs cassent sa platitude, on les croirait à contre-jour, on se croirait au crépuscule, près d'un cratère, d'une terre pétrifiée.
Cependant la lumière vient d'en haut, à travers une brume invisible.
5. Sur la grève mouillée, des barques, des bateaux sont couchés sur le flanc, hors de leur element.
« La terre a froid et je la plains, mais la mer n'a pas froid.
« C'est un plat monstrueux, un énorme berceau qui renverse l'enfant, je veux dire le navire.
« Je l'ai noté dans mon carnet pour te le dire, Boris. Je n'aime pas la mer, trop semblable à l'amour.
« Rester là à attendre. »
Je n'aime pas non plus les choses, raconte Marina, ceux qui entassent, qui vivent seuls, au milieu de leurs malles.
Étrange nuit que la nuit même.
Je n'aime que le diable, avec lui nous dansons sur les braises.
Ainsi font les Bretons avec leur diable à eux. Le vieux Pol, Vieux Guillaume, Petit Yves.
Quarquase de mort en bois, moulé ou peinte, Ankou.
Son pays est glacial et brumeux, il faut, pour y entrer, traverser un cours d'eau.
C'est le séjour des Anaons, les âmes mortes.
Lavandières de la nuit.
« La vie est une gare. Je partirai bientôt, pour où je ne sais pas. »
Chant et déchant. De Marina ou de la mer ?
6. Le bus nous a conduits au port de La Pallice.
Paul est dehors sur le trottoir, j'attends dans un cafe.
Tout paraît pétrifié, les gens, le temps, le bus, enfin.
La mer est si boueuse qu'on dirait une terre, agitée sous l'écume.
Promenade en taxi à Saint-Martin-de-Ré, la Flotte-en-Ré, Marie-de-Ré.
La prison des bagnards, l'anse de pierre d'où les canaux partaient jusqu'au bateau-cellule.
Retour à la Rochelle.
Vols d'oiseaux, croix petites et noires.
Rue Sur-les-Murs, rue des Fagots, et rue des Trois-Moulins.
La tour de la Lanterne ou des Quatre-Sergents.
Nous habitons rue Sur-les-Murs, nous regardons la mer depuis notre maison, dès le matin jusqu'à la nuit.
Elle est boueuse ou elle est claire.
Je pense à la statue Moai kava kava, de l'île de Pâques.
Elle a deux têtes, son bois est de Toromiro.
On ne voit que ses yeux d'obsidienne, cerclés d'un filet d'or.
7. Les lunettes sont roses, les cheveux sont fendus au sommet de la tête et rassembles en tresse unique, sur le cote.
Le cou est entouré par une écharpe jaune, qui fait le tour et qui descend.
La main gauche tient la tempe et le front, qui ne prétend pas aux pensées, ni à la pesanteur car la tempe et le front rient autant que la bouche, devant la porte peinte en bleu.
N'empêche.
Je suis personne déplacée dans un pays en guerre.
Je cherche la chanson, je dois la retrouver, la retrouver absolument, c'est une idée, c'est mon idée, ma seule idée.
La chanson est ancienne, à peine un souvenir qui insiste et qui brûle, qui ne s'attrape pas comme un plumet de foire, dans les manèges.
De temps en temps quand même je sors, de ma maison, de mon quartier et de ma ville.
Je sors, je bouge, on peut dire que je bouge, je suis bien avancée tout le long de ma vie, que je parcours en fredonnant la chanson très ancienne.
Je ne fredonne pas, je cherche la chanson perdue.
Retrouve-la, retrouve-la ! Je me fais du théâtre à moi-meme, des discours, je m'exhorte, je me pousse au combat, je pousse aussi des cris sans gloire, aacchtt !
Quand je vivais en mer de Chine, je m'enfuyais avec Gérard, dans la mangrove, pour la chercher.
Je courais, je sautais, je me mettais la tête en bas, et regardais.
Entre les branches d'arbres le ciel n'existait pas, tout était inversé, difficile.
8. En remontant la mer d'Oman, je la cherchais sur le navire qui fendait l'eau, avec la conviction de sa grandeur.
Il était pourtant vieux, éprouvé.
Il crachait du charbon et donnait de la bonde sur un bord, le vent était trop fort, sa cargaison mal répartie.
Sur la lagune d'Ebrié, je la cherchais à bicyclette en dévalant la côte qui menait à l'école où monsieur Parisot enseignait les histoires de 1'histoire et les chiffres des tables et les lettres des fables et les conjugaisons.
Ah les conjugaisons !
Quand j'habitais le Sunugal, je la cherchais dans la poussière qui montait des chemins, qui recouvrait les pieds des hommes et les palais d'argile.
Fatigue séculaire, comme inventée, semblable me disais-je, à la musique très perdue.
Quand je revins à l'Ile-en-France, l'hiver était fréquent, l'hiver me surprenait.
Je connaissais l'été, rien que l'été, j'éprouvais que j'avais traversé la frontière dans le sens du retour, de la fin de l' exil.
Tant d'années, me disais-je, d'un côté, tant d'années d'un côté et maintenant de l'autre sans que j'y aie pris garde?
C'était à n'y pas croire, c'était à croire que ma tête!
La lumière filtrait à travers mes paupières d'endormi ou d'oiseau, qu'un maître dur avait cousues.
À présent me disais-je, tout sera différent, familier.
La chanson très ancienne habite quelque part, dans le pays aimé. N'est-il pas vrai ?
9. Dans mon enfance, j'avais appris à courir vite autour des tables.
Plus je courais, moins je me faisais prendre.
Les Père Noel exacts venaient jusqu'aux tropiques, ils m'apportaient des livres, que je lisais, réécrivais.
Je les ouvrais avec mes doigts en les tenant par le miilieu, pas besoin d' outillage.
On m'appelait cher douloureux.
J'avais appris très tôt ce qu'il en coûte de porter. Mes fardeaux, par la suite ne firent qu'augmenter.
C'était la guerre, je n'en revenais pas, je ne m'en remis pas.
Nous étions partis loin, je m'habituais à être ailleurs, le non nommé.
J'insiste done: écrire, c'est prendre son élan pour démêler le blanc.
Les Barbares étaient deux, étaient dix, étaient mille, on ne les voyait pas mais on les entendait.
Petites rues à angles droits. Derrière les volets clos, les ombres d'une fête.
Quand j'arrivai dans le jardin, les invités tournaient les broches, les femmes s'asseyaient au milieu de leur robe.
Chacun mangeait à pleines mains le riz et le poisson dans des cuvettes émaillées.
Velours, suint des agneaux.
10. On m'avait épousée, donné le pain, blancheur du voile, cire du cierge.
On m'avait regardée, comme un oiseau j'étais montée.
La mer hors des limites, elle dépassait l'entendement, trop grosse, la dune commencée, recommencée sous le ciel ferme.
Dans l'espace du vent les coquillages respiraient.
La guerre dura longtemps. Quand on sortait on ne revenait pas ou maquillé de sang.
La femme du banquier battait le beurre dans le jardin, les doigts bagués.
J'entendais vivre au moins pour voir. Je ne vis pas grand-chose.
Car il y a l'ordre moral, et en dessous, inextricables, les grandes tables de la loi.
Le destin même y perd la force.
Je me prenais pour un insecte, je regardais les gens de biais, pour ainsi dire par le côté.
Il m'arrivait aussi, pensez done quelle audace, de me sentir confuse de ma suprématie.
- Les animaux sont sages, ils sont des saints, disait l'enfant.
- Des fois je pense que je voudrais ne pas penser, lui répondait la vieille dame.
Dans la maison notoirement instable, l'enfant chantait la ballade du soldat.
11. J'ai voyagé ma vie durant dans des pays aux noms superbes. Je suis entré dans leurs légendes comme si j'étais moi-même un roi.
« But I'm also keen on roses. »
J'ai remonté les fleuves jaunes dans des bateaux rapetassés, escaladé les mille monts et traversé les marécages.
« But I'm also keen on roses. »
Dans ces pays devenus miens j'ai construit routes et maisons, ponts, aqueducs et voies ferrées, nourri, soigné parfois guéri.
« But I'm also keen on roses. »
J'y ai aussi porté le feu de nos canons et de nos bombes, détruit, tué, enseveli car ces pays n'étaient pas miens.
« But I'm also keen on roses. »
Mais à présent je me repose entre la mer et la montagne, je lis les livres pour comprendre quel est le sens de toute chose.
« But I'm also keen on roses. »
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